taille des portions - buffet - influence des autres

Ce que la taille de nos portions dit de nous ?

Tout bien ressenti

Augmentation de la taille des portions et auto-régulation

Un article récent dans The Guardian m’a rappelé la chanson bien connue d’Alain Souchon « On est foutu, on mange trop » qui n’a pas pris une ride alors qu’elle date déjà de la fin des années 70. Cet article (en anglais) pose le constat sans appel selon lequel nous mangeons tous trop, tout simplement parce que nous ne savons pas estimer ce que nous mangeons. Il semblerait que les seules personnes insensibles à la taille des portions seraient les très jeunes enfants. Jusqu’à l’âge de 3 ou 4 ans, des études prouvent en effet que les enfants mangent les mêmes quantités de nourriture quelle que soit la taille de la portion qui leur est proposée, et fait notable, quel que soit le pays considéré (ce postulat se révèle vrai aux Etats-Unis comme en Chine). Passé cet âge, nous perdons notre sens inné d’auto-régulation, et il nous faudra le ré-apprendre par la suite (laborieusement voire vainement pour certains). Concrètement, ne plus être auto-régulé signifie que nous ne mangeons plus conformément à nos sensations alimentaires internes (faim, satiété) et que rentrent donc en ligne de compte des facteurs extérieurs comme les croyances (privations, injonction à finir son assiette), les émotions (culpabilité, ennui, stress) qui viennent perturber notre réglage intérieur et nous conduisent à manger avec notre tête. La perte de l’auto-régulation va donc à l’encontre de l’alimentation intuitive, qui consiste à manger uniquement quand on a faim, sans se restreindre et en sachant s’arrêter quand on n’a plus faim.

Que l’on se rassure (ou pas !), c’est dans notre nature humaine (après l’âge de 3 à 4 ans en tout cas) que de manger quand on est en contact avec la nourriture, et de manger plus quand il y a encore plus de nourriture. Bref de corréler ce que nous mangeons à ce que nous avons sous les yeux. Cette perte de repères est due en grande partie au fait que la taille des portions (pour les produits industriels comme dans la restauration…) augmente : à titre d’exemple, un muffin moyen pesait environ 85 g au début des années 1990, et 130 g à peine 20 ans plus tard. Sans que l’on s’en rende forcément compte, par un tour de passe-passe lié à une illusion d’optique, nous restons persuadés d’avoir mangé la même quantité de muffin : un seul ! Evidemment, face à des portions qui deviennent de plus en plus gargantuesques (et uniformisées), les recommandations semblent ridiculement petites et complètement irréalistes. L’illustration ci-dessus, c’est la quantité de pâtes, fromage, pommes de terre et viande qu’il faudrait théoriquement manger si l’on suivait les préconisations diététiques, à savoir respectivement la taille d’une balle de tennis, d’une boîte d’allumettes, d’une souris d’ordinateur et d’une carte à jouer. Evidemment, on est tous assez loin du compte.

On est foutu, on mange trop ?

Pourtant, l’augmentation de la taille des portions n’est pas la seule en cause. D’autres facteurs, externes toujours, expliquent que l’auto-régulation soit difficile à maintenir à l’âge adulte (ou seulement en grandissant). Ces raisons sont liées à des leviers psychologiques et de développement personnel sur lesquels, bonne nouvelle, nous pouvons agir, ne serait-ce qu’en prenant conscience de nos fonctionnements !

D’abord, il est important de réaliser que la taille des portions que nous nous servons est souvent influencée par notre vécu, alors qu’elle devrait être théoriquement uniquement liée à notre appétit et nos besoins physiologiques (et donc tout sauf uniforme d’une personne à l’autre et même d’un jour à l’autre). L’hérédité joue ici un poids non négligeable dans nos comportements : dans les familles où le fait de nourrir en abondance est la règle,

  • avec une table qui regorge de victuailles (soit par peur de manquer, soit par besoin de démontrer « combien on aime » et on prend soin de l’autre)
  • et avec la quasi injonction faite aux mangeurs de finir leur assiette mais aussi de se resservir (pour faire honneur au cuisinier et témoigner de sa satisfaction et de sa reconnaissance),

difficile en effet de se contenter de petites portions. Par un effet de mimétisme, on a alors tendance à manger comme l’autre et à reproduire les quantités que l’on a vues manger dans son enfance. Se détacher de son modèle familial quand la nourriture a toujours été abondante (ce que certains appellent l’overcatering, le fait de nourrir à l’excès) est particulièrement ardu. Il y a fort à parier d’ailleurs qu’au-delà des portions conséquentes, ces mangeurs préfèrent les plats uniques, ceux où la nourriture est disponible en grande quantité, ces plats qui offrent la possibilité de se resservir à loisir. Un service à l’assiette est sans doute vécu comme particulièrement incongru et limitatif pour ces personnes, habituées au « trop ».

Un autre élément bien connu de tous peut influer sur la taille des portions que nous mangeons, je veux parler ici du buffet bien sûr ! Comme le rappelle justement Jacky Durand, journaliste et auteur culinaire, cette situation culinaire est indissociable d’un sentiment d’excitation et de béatitude, « cette euphorie enfantine de l’abondance des buffets garnis qui perdure même à l’âge adulte ». Difficile là encore d’écouter ses sensations corporelles quand la nourriture est visuellement abondante, à portée de main et souvent gratuite (ce qui réveille au passage ce que j’appelle le syndrome de l’étudiant en chacun de nous : profiter au maximum de ce qui est offert gratuitement en prévision de lendemains moins généreux !). Sans compter que se joue également un effet d’entraînement avec le buffet dans la mesure où, convivialité oblige, nous avons tendance à suivre le mouvement général de surconsommation. Le buffet est l’exemple parfait des sur-sollicitations auxquelles nous sommes soumis en matière alimentaire : une nourriture abondante, disponible, appétissante et prête-à-manger qui exige que nous fassions des choix et nous expose, de fait, à des frustrations. Choisir telle nourriture plutôt que telle autre, ralentir et se limiter quand on sent qu’on atteint la satiété et être capable de s’arrêter de manger, c’est en effet renoncer à des plaisirs sensoriels immédiats. C’est exercer son self contrôle et accepter la frustration, résister pour certains au besoin de se sentir remplis avec la nourriture.

Un troisième ingrédient influe sur la taille de nos portions, c’est notre besoin profondément ancré d’en avoir autant que les autres ! Parce que la nourriture est intimement liée à la satisfaction de nos besoins biologiques et donc à notre survie, elle peut réveiller en nous notre côté « chacun pour soi », nos instincts de protection et de défense de notre territoire. Depuis notre plus tendre enfance, nous faisons de la nourriture un marqueur de notre place dans le groupe (famille, fratrie, école…) dans lequel nous évoluons. Observer des enfants cuisiner et se disputer le léchage du plat est à ce titre riche de sens ! Pas étonnant dès lors que, même adultes, nous restions vigilants à ce que les portions soient strictement équitables quand on partage la nourriture. L’article livre à ce sujet un témoignage très authentique d’une jeune femme qui reconnait qu’elle ne peut pas s’empêcher de se servir autant que son compagnon, alors qu’elle sait pertinemment que ses besoins sont moindres. C’est donc l’effet d’équité qui pousse à projeter que je vaux autant que l’autre et que j’ai donc autant de droits que lui.

Effet de mimétisme, effet d’entraînement et effet d’équité obligent, le problème de la taille des portions n’a donc pas fini de se poser car personne n’aime le concept de « moins ». Réduire et ralentir ne sont pas spécialement à la mode dans nos sociétés où c’est souvent le « plus » qui est valorisé, même si des mouvements de fond comme le slow food ou la décroissance commencent heureusement à prendre de l’ampleur. Certains ont recours à des tactiques comme utiliser des petits contenants pour tromper leur cerveau en gardant l’impression visuelle d’une nourriture abondante. Pourquoi pas ! Mais gageons qu’une solution pérenne consistera sans doute à revenir à soi, à se connecter avec ses sensations corporelles, à identifier et reprendre contact avec ce qui est juste pour soi (et pas nécessairement conforme, équitable ou identique à l’autre).

 

Crédit photo pour l’illustration : The Guardian.

Hervé

Belle analyse ! Qui questionne nos comportements alimentaires

    Emmanuelle de Cuisine Thérapie

    Merci ! Curieuse d’échanger avec toi de vive voix sur le sujet alors !!!

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