Nourriture et chacun pour soi ?

par | Mieux se connaître | 2 commentaires

Praticien Cuisine Thérapie :
10 questions pour savoir si ce métier est fait pour moi

Une illustration de l’agence Lingvistov m’a interpellée il y a quelques temps sur les réseaux sociaux : « there is no “we” in food », qu’on pourrait traduire grossièrement par « il n’y a pas de nous  qui tienne quand on parle de bouffe ».

Bien sûr, c’est de l’humour !

Pas de ça chez nous !

Nous, ce qui nous plaît dans la nourriture, c’est le partage !

Mitonner des petits plats pour les gens qu’on aime.

Partager et déguster des recettes à plusieurs.

Savourer un moment de convivialité ensemble…..

Ouf, une boutade de second degré, voilà qui est rassurant pour notre ego et notre bonne conscience, non ?

Non.

Parce que comme il y a toujours un fond de vérité dans toutes les blagues et autres mots d’esprit, arrêtons-nous quand même quelques instants pour comprendre ce que cela peut signifier.

Loucher sur la plus grosse part de gâteau

Evidemment, personne ne conteste que la nourriture parle de notre part sociable et fait écho à des notions de générosité, de partage et de convivialité.
A fortiori dans un pays où le repas a été érigé comme patrimoine immatériel de l’humanité.

Mais soyons honnêtes, la nourriture renvoie aussi à ce qu’il y a de plus archaïque en nous et peut réveiller notre égoïsme et notre côté « chacun pour soi ».

La nourriture vient parfois titiller notre instinct animal (ce que nous étions avant la socialisation et les bonnes manières) et questionne le rapport (de force) que nous entretenons avec l’autre.

Et peut nous conduire, comme cet enfant sur l’illustration, à nous recroqueviller sur ce que nous avons, comme un Picsou sur son or, et à le défendre bec et ongles.

Bien sûr, quand nous nous les avouons, nous ne sommes pas fiers de ces petites mesquineries.

Bercés par l’encouragement à partager (nos jouets, nos bonbons, nos amis…) lorsque nous étions gamins, nous ne sommes pas très à l’aise avec cette poussée d’égoïsme.

Pourtant, à bien nous regarder, sans fard et sans reproche, nous sommes beaucoup (pour ne pas dire tous ?) à lorgner sur la plus belle part du gâteau au chocolat au dessert.

(il existe même une expression : « vouloir sa part du gâteau »).

Voire à nous sentir lésé, déçu, agacé ou ulcéré si nous estimons ne pas avoir été servis correctement.

Le correctement en question voulant dire « autant que le voisin » dans bien des cas…. voire encore mieux si possible !

Quand la nourriture ravive notre instinct de survie

La raison en est simple (voire simpliste) : la nourriture est intimement liée à notre instinct de survie.

Se nourrir fait partie des automatismes mis en place depuis des millénaires pour la conservation de l’individu. C’est un savoir-faire inné, une sorte de mémoire héréditaire indispensable à notre vie.

Rien d’étonnant dès lors à ce que nous soyons parfois rattrapés par cette pulsion et que nous revenions à cet automatisme archaïque.
Alors même que notre intelligence et notre socialisation se sont largement développées depuis.

Alors même aussi qu’il n’y a souvent aucun enjeu de survie à défendre puisque  nous avons la chance de ne pas vivre la pénurie.

(Au passage, les scènes de bousculades et les fraudes qui ont pu avoir lieu lors du rationnement pendant la guerre témoignent au plus près de cet instinct de survie).

Nourriture et positionnement dans un groupe

Au-delà, la nourriture renvoie également à la place qu’on occupe dans un groupe.

Dès le Moyen-Age, Patrick Rambourg nous apprend que « la table met en scène le rang que chacun a dans la société. La hiérarchie se marque aussi dans la quantité et la qualité des aliments servis (…) et les convives se contentent des plats placés à proximité d’eux » (Histoire de la cuisine et de la gastronomie françaises).

La nourriture renvoie aussi à la notion de territoire.

Nous connaissons tous des personnes qui proposent spontanément de faire goûter leur plat et d’autres qui n’aiment pas qu’on vienne piquer dans leur assiette.

La nourriture, et plus précisément l’assiette, permettent ici de délimiter ce qui m’appartient versus ce qui appartient à l’autre.

Attention toutefois aux interprétations hâtives :

  • les personnes qui acceptent difficilement de faire goûter ne sont pas nécessairement des irrécupérables individualistes ! Elles préfèrent peut-être seulement que les choses soient correctement délimitées et cadrées ? Ou ont peur de se faire envahir par (les couverts de) l’autre ?
  • a contrario, les personnes qui font systématiquement assiette commune sont peut-être dans une envie excessive de faire plaisir à l’autre ? Ou elles éprouvent des difficultés à fixer des limites et à faire respecter leur territoire ?

Nourriture et rapport à l’autre…. et à soi !

Observer les comportements des mangeurs est donc riche de sens sur leurs tempéraments respectifs entre :

  • ceux qui veulent tout partager
  • ceux qui ne supportent pas qu’on vienne piquer dans leur assiette
  • ceux qui se servent sans vergogne et passent leur temps à picorer dans les assiettes des autres
  • ceux qui n’osent pas demander à goûter
  • ceux qui prennent soin à ce que le partage soit équitable
  • ceux qui ont toujours peur de manquer
  • ceux qui réservent systématiquement les beaux morceaux aux autres
  • ceux qui se sentent systématiquement lésés
  • ….

La nourriture devient donc symbolique de la considération que je porte à l’autre et à moi-même, et parle immanquablement de :

  • ma peur de ne pas avoir de place dans un groupe
  • comment je me perçois et de comment je perçois l’autre
  • et même combien je me sens aimé par l’autre.

Pas étonnant que les enfants d’une fratrie tiennent à un partage strictement égalitaire et soient enclins à compter pour vérifier si la répartition a été équitable.

Une cliente me confiait récemment qu’elle avait un rituel avec son frère lorsqu’ils étaient enfants : l’un partageait le gâteau  et l’autre avait alors le pouvoir de choisir sa part, ce qui les incitait l’un et l’autre à être vigilant à l’équité.

A priori, ce besoin d’équité ne concerne pas que les enfants puisque le web regorge de conseils (calculs de trigonométrie à l’appui !) pour couper en parts égales et qu’il existe même une application développée sur IPhone !

Générosité, oubli de soi, individualisme, indépendance, égoïsme, sans-gêne, opportunisme, tous les comportements se manifestent quand il s’agit de nourriture.

Alors, la table, « un lieu de plaisir, d’échanges, de générosité, d’extraversion et d’impertinence » comme nous y invite Atabula ? Sans aucun doute mais aussi un lieu où peut se jouer exactement l’inverse : inconfort à trouver sa place, stress, mesquinerie, radinerie, repli sur soi et lutte de pouvoir.

A nous d’en avoir conscience, de prendre le temps de l’explorer et de faire en sorte de tirer le meilleur de nous-mêmes !

Praticien Cuisine Thérapie :
10 questions pour savoir si ce métier est fait pour moi

2 Commentaires

  1. Makinadjian

    Ce bel article nous parle forcément…oui a nouveau la cuisine, notre propension à la partager est tres révélateur de notre relation aux autres…mais aussi la relation à soi…cette lecture m amène à une habitude que j ai et qui consiste à garder les meilleures bouchees pour la fin…mon mari avait une fâcheuse tendance à piquer dans mon assiette justement qd il ne restait pas grand chose…c est à dire ce que je considère comme le meilleur…devant mes réactions vives…il demande maintenant à goûter un peu plus tôt, ce que je lui accorde volontiers…je ne suis pas très fiere de ca j avoue..envie de partager mon assiette avec les autres mais envie aussi de finir par des dernières bouchées succulentes juste pour mon plaisir…il faut savoir en parler en être conscient pour trouver le bon équilibre sans heurter l Autre..et se frustrer soi même! !

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    • Papilles Créatives

      Un grand MERCI pour ce témoignage honnête et authentique. Ce n’est pas toujours facile de s’avouer (à soi-même et a fortiori à l’autre) ses petites “mesquineries”, ces détails qu’on aimerait cacher, maîtriser et transformer d’un coup de baguette magique. Mais comme tu le dis, en prendre conscience est indispensable pour respecter ses besoins sans heurter ceux de l’autre. Bravo d’avoir su l’exprimer et d’avoir trouvé la sérénité sur ce sujet-là alors !

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