difficultés à manger ensemble - instinct archaïque - mesquineries

Pas toujours simple de manger ensemble 

Tout bien ressenti

On a coutume de dire que la nourriture, c’est la convivialité et qu’un repas partagé avec des convives ne fait que décupler le plaisir de la dégustation. Il arrive pourtant que le fait de manger avec d’autres altère notre façon de manger, voire soit source de fébrilité, d’agacement ou de stress. Mon propos ici n’est pas de parler des difficultés qui peuvent émerger compte tenu des régimes spécifiques des uns et des autres, lesquels peuvent compliquer la tâche du cuisinier ou impacter la commensalité (le fait de manger ensemble). Non, je parle bien ici des difficultés que l’on peut éprouver parfois à seulement partager un repas avec l’autre.

Nos mesquineries alimentaires sont taboues

J’ai la conviction que peu d’entre nous y échappent, et c’est pourtant presque tabou de le dire, à part dans quelques articles ici ou là (notamment cet article de Slate qui parle de la guerre domestique qui se joue autour de la nourriture). Souvenez-vous de nos lamentations (légitimes mais souvent larmoyantes et plaintives) quand nous étions enfant : « ce n’est pas juste, il/elle a eu un plus gros morceau de gâteau que moi », qui se voyaient souvent opposer un « tu n’as pas honte ? » outré des adultes. Fin de non-recevoir qui nous a appris (plus ou moins) à ravaler notre frustration ! Est-ce parce qu’on se sent toujours honteux ou coupable de nourrir ces petites mesquineries alimentaires qu’on en parle si peu devenus adultes ? Parce que cela m’interpelle, j’ai proposé à Psychologies Magazine un appel à témoins sur le sujet. Si le cœur vous dit d’y répondre, c’est par ici !

Si l’on considère pourtant que manger, c’est in-corpo-rer de la nourriture (au sens propre, c’est-à-dire la faire entrer en soi, la faire devenir soi), c’est somme toute assez logique que cet acte n’ait rien d’anodin et vienne nous chatouiller sur notre identité. Partager de la nourriture avec d’autres, que ces autres soient nos intimes ou qu’ils soient de parfaits étrangers avec qui nous souhaitons tisser un lien, a nécessairement un impact sur nous, voire est une source de tensions potentielles.

Quels sont donc ces effets et en quoi manger avec l’autre altère notre façon de manger ?

Effet d’entraînement

Il ne vous aura pas échappé que nous mangeons en règle générale plus lorsque nous partageons un moment de convivialité à table avec d’autres personnes. Nous sommes en quelques sorte influencés par les autres. Nous avions déjà évoqué cet effet d’entraînement au restaurant et le comportement des convives qui consiste à s’aligner sur ce que fait le groupe. Il est très difficile de résister à la tentation de prendre un menu si toute la tablée se dirige vers ce choix. Faire comme l’autre revient implicitement à faire corps avec le groupe, à prouver en quelque sorte son appartenance.

Une étude récente vient de démontrer que les hommes mangent plus en présence d’autres hommes : « lors de gueuletons entre amis, ils auraient ainsi tendance à manger en quantité excessive pour prouver leur force et leur virilité ». Au-delà de cet argument un peu étonnant sur la virilité, cet effet d’entraînement s’explique par la convivialité, laquelle se caractérise soit par l’envie de festoyer, de trinquer, de profiter d’un bon moment, soit par le refus (notamment pour les personnes en restriction cognitive) de se priver et l’envie de lâcher la bride.

Certaines situations sociales nous poussent donc à manger plus que de raison, et à donner la priorité au groupe versus nos sensations alimentaires. Cela nous arrive à tous et rien de grave ou de pathologique à cela, sauf si vous tombez dans l’excès du « social eating », cette tendance qui vient de de Corée du Sud dans laquelle de nombreux internautes se regardent manger, par webcam et écran interposé et en direct.

Effet inhibant voire paralysant

A l’inverse, l’effet groupe peut avoir un effet inhibant pour certaines personnes. Cette même étude laisse entendre que les femmes par exemple ont tendance à moins manger en présence de spectateurs. A bien y réfléchir, il n’est pas très difficile d’imaginer que certaines personnes, hommes comme femmes d’ailleurs, se surveillent, se restreignent et ne suivent pas leurs désirs alimentaires en présence d’autres convives. Ces personnes, parmi lesquelles beaucoup de mangeurs qui souffrent de troubles du comportement alimentaire, ont peur d’être jugées sur le contenu de leur assiette et la qualité de leurs choix alimentaires (pas étonnant quand on réalise à quel point les menus ont désormais une « tonalité militante » pour reprendre les mots de Jacky Durand). Poussé à l’extrême, cet inconfort peut se transformer en refus de manger en présence des autres et par la mise en place de divers stratagèmes pour éviter des situations de repas en groupe. Manger devant l’autre peut renvoyer à la crainte de se sentir observé (dans les déformations de son visage comme dans ses bruits de mastication) et être vécu comme bien trop intimidant et exposant pour certains. Un peu comme si cet acte, en apparence naturel et banal, relevait aussi de l’intimité ?

Le stress du partage

Au-delà de ces effets inhibant ou entraînant du groupe, je suis convaincue qu’il peut exister aussi, même inconsciemment ou plus exactement sans qu’on ne l’ose se l’avouer, un stress à partager un plat avec d’autres. Il semble que de plus en plus de restaurants (parisiens notamment) soient en train de réhabiliter les plats de partage, ces plats uniques qui circulent dans un joyeux désordre entre les convives et viennent remplacer les assiettes individuelles. Le discours officiel et de bon ton est de se féliciter de cette nouvelle tendance qui serait « l’assurance d’une ambiance décontractée et conviviale ! ». Vraiment ?! Qu’y-a-t-il de relaxant à partager un plat avec une personne qui se rue sur la nourriture, s’octroie les plus beaux morceaux, mange à toute allure et/ou ne relève la tête de son assiette (et participe donc à la conversation) que lorsqu’il ou elle s’estime repu ? Sans compter qu’au-delà des questions de savoir-vivre, il y a aussi de bêtes considérations budgétaires au moment du partage de l’addition par exemple. Si tout cela était si naturel, des articles comme « le guide d’un dîner au restaurant avec des assiettes partagées » ne verraient sans doute pas le jour ?

Et autres difficultés face aux manières de table

Last but not least, il arrive aussi que manger avec l’autre nous rende fébriles parce que nous nous heurtons à des manières de table qui nous mettent mal à l’aise voire nous déplaisent. Que l’autre mange trop vite, goulument, bruyamment, salement, trop lentement, chipote à table, ne lève pas le nez de son assiette, parle la bouche ouverte…. il y a mille et une raisons qui peuvent altérer notre façon de manger (ou du moins le plaisir que l’on prend en mangeant) et être source de tensions.

Que faire alors ? Certainement pas se terrer chez soi et manger seul (encore que cela soit très agréable de manger seul aussi, cela permet d’être centré sur ses besoins et envies) ! Non, ce qui est important, c’est :

  • d’avoir conscience de ses difficultés à manger avec l’autre, d’essayer de comprendre d’où elles viennent, à quoi elles font écho,
  • de ne pas en avoir honte et d’être capable de s’en distancier et de les verbaliser avec les autres,
  • et de se rappeler que nous avons tous, à des degrés divers bien sûr, ce genre de vulnérabilités et ces mesquineries alimentaires. Comme le rappelle le sociologue Dominique Desjeux, la nourriture vient titiller notre instinct de survie et notre besoin d’appropriation, elle vient questionner « ce qui est à moi et pas à moi, ce que je peux partager et ce que je ne partage pas ».

 

Bref, la cuisine n’est pas toujours un lieu de convivialité, elle peut aussi réveiller nos instincts les plus archaïques et devenir « le terrain d’un affrontement impitoyable pour le contrôle des ressources alimentaires » ! A nous d’en avoir conscience, d’y être vigilants et d’être capables d’en rire !

 

Crédit photo : http://youcandoit.co.in/

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