Vive la gourmandise - péchés capitaux - savourer

Hymne à la gourmandise

Tout bien ressenti

Qui n’a pas des souvenirs émus d’avoir voluptueusement léché le plat du gâteau au chocolat ou d’avoir furtivement trempé son doigt dans la confiture pendant son enfance ? La gourmandise est en effet spontanément associée à cette période de la vie, au côté facétieux, joueur et malicieux des enfants, à l’univers sucré et innocent des friandises et des bonbons. Evidemment (et heureusement !), elle peut perdurer à l’état adulte, mais il y a souvent comme un halo mystérieux autour de ce mot, qui se teinte presque de jugement. Soit on se targue, on revendique haut et fort d’être gourmand quand on est adulte, soit on s’en défend ou l’on s’en plaint, on le regrette presque… Toujours est-il que ce n’est jamais une caractéristique neutre.

Les définitions du Larousse sont d’ailleurs éloquentes puisque la gourmandise est « le caractère, le défaut du gourmand », lequel gourmand est au choix soit « celui qui aime manger en quantité les bonnes choses », soit « celui qui est amateur, friand de quelque chose », soit encore « celui qui est avide, passionné de quelque chose ». C’est dire la largeur du spectre ! La gourmandise parlerait à la fois de quantité (et de trop en l’occurrence), de raffinement mais aussi de passion presque débordante !

La gourmandise dans les 7 péchés capitaux

Depuis toujours, la gourmandise est considérée comme un des 7 péchés capitaux par la religion catholique (les autres étant l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure et la paresse). Elle est décrite comme « l’envie désordonnée de manger ou boire quelque chose que l’on aime sans en avoir le besoin, c’est à dire en l’absence de faim ou de soif ». La gourmandise est un péché car les gourmands sont suspectés de manger trop et sans savourer mais aussi de faire preuve de faiblesse ou de dépendance vis-à-vis de certains aliments.

Elle est donc souvent confondue avec la voracité. Cette ambiguïté n’est pas étonnante si l’on considère les autres langues qui n’ont pas d’équivalent pour ce terme. Gluttony en anglais renvoie à la gloutonnerie et l’adjectif greedy qui pourrait se rapprocher le plus de notre gourmand est teinté d’avidité. C’est pour contrer cette confusion que plusieurs personnalités ont adressé une Supplique au Pape pour enlever la gourmandise de la liste des péchés capitaux, avec le livre de Lionel Poilâne (le fameux boulanger) en 2004. Ce livre défend la conviction  selon laquelle ce n’est pas aimer manger qui est un péché, mais c’est trop manger. Et son objectif est clair : requalifier le péché de gourmandise en péché de gloutonnerie, goinfrerie ou intempérance.

Cette croisade pour considérer la gourmandise non comme un péché mais comme une vertu est toujours en cours, et a sans doute contribué à ce qu’au final, la gourmandise soit considérée comme le moins grave des péchés capitaux. Pour preuve, cette discussion surréaliste entre Satan et Dieu (dans la pièce Les 7 péchés capitaux, de Jean-Paul Alègre, créée en 2007) où Satan se voit retirer la gourmandise au motif que « la gourmandise est de plus en plus considérée comme une qualité ou, tout du moins, une caractéristique plutôt sympathique ». Récupérée par Dieu, Madeleine, qui incarne la gourmandise, est devenue belle et fine parce qu’elle a changé en douceur. Après avoir pris « sa tâche à cœur, incitant les gens à ne se priver de rien, à boire sans soif et à manger bien au-delà du stade où la faim a disparu », elle a décidé que « la gourmandise était une chose magnifique, un hommage rendu à la nourriture par ceux qui ont la chance de pouvoir s’en procurer, un don de Dieu » !

Toujours est-il que, persistance de la culture judéo-chrétienne oblige, cette caractéristique est encore loin d’être appréhendée comme une qualité par tous !

Une histoire de confusions

Si la gourmandise souffre encore d’une telle image, c’est qu’elle subit une triple confusion :

1/ La gourmandise, c’est quand on mange trop !

Pour Alphonse Daudet, «la gourmandise commence quand on n’a plus faim» : être gourmand équivaudrait ainsi à manger au-delà de ses besoins et de sa faim. La gourmandise est en effet souvent associée à une notion de quantité. Cette idée va de pair avec la conviction largement ancrée dans l’inconscient collectif que bien manger (au sens de manger sainement), cela veut forcément dire manger peu, voire se priver. Certaines recommandations diététiques sont encore malheureusement basées sur le principe d’aliments interdits dont il faut absolument limiter la consommation (versus des aliments qu’on pourrait soi-disant manger en quantités illimitées car ils ne feraient pas grossir et/ou seraient bons pour la santé). La gourmandise est diabolisée parce qu’elle serait nécessairement associée à la privation (pour contrebalancer les effets d’aliments caloriques) et de la culpabilité.

2/ La gourmandise, c’est faire preuve de gloutonnerie et d’égoïsme !

Parce qu’elle est souvent interprétée comme le fait de manger trop, la gourmandise fait peur ! La présence d’un glouton, de quelqu’un qui dévore la nourriture et se l’accapare vient réveiller notre angoisse archaïque d’être lésé, de ne pas en avoir assez. Celui qui mange trop est suspecté de manger plus que sa part et donc d’enfreindre les règles du partage en groupe, de transgresser les lois non écrites de la commensalité (le fait de manger ensemble). Le gourmand est teinté d’égoïsme et son comportement est jugé comme inconvenant voire inacceptable par la société.

3/ La gourmandise et les plaisirs coupables

Le plaisir est au cœur de la question de la gourmandise, et engendre une autre confusion si l’on se place du point de vue religieux. Parce que la gourmandise touche aux sens et donc potentiellement au voluptueux et au charnel, il y a en effet une sorte de puritanisme alimentaire qui consiste à penser que si ça donne du plaisir, c’est forcément mauvais ! La recherche excessive du plaisir, et donc la gourmandise, est dès lors perçue comme un vice voire une pathologie. La gourmandise se teinte alors de jugement et de condamnation morale. On en est encore là aujourd’hui quand on parle d’addiction au sucre par exemple, en faisant la confusion entre une appétence pour le sucré et une véritable addiction, c’est-à-dire une dépendance, un comportement qui repose sur une envie répétée et irrépressible, malgré la motivation et les efforts de la personne pour décrocher.

La gourmandise ou l’art de la modération

Heureusement, de plus en plus de voix se font entendre pour réhabiliter la gourmandise et le plaisir de déguster sereinement et sans culpabilité des aliments savoureux. C’est notamment le propos de l’éducation sensorielle et de l’alimentation intuitive qui visent à ré-apprendre à manger avec plaisir, à savourer et à s’écouter et à dire stop aux interdits. Car la gourmandise au final est intimement liée à la modération, à cet art délicat qui consiste à se faire plaisir en écoutant et en respectant sa faim, ne serait-ce que pour pouvoir renouveler les expériences gustatives satisfaisantes. Comme le dit si bien Brillat-Savarin, « ceux qui s’indigèrent ou qui s’enivrent ne savent ni boire ni manger. ». La vraie gourmandise est faite de modération, de tempérance voire d’une certaine forme de raffinement. C’est en cela que le gourmand rejoint le gourmet, la personne qui sait distinguer et apprécier la bonne cuisine.

Réhabilitée, la gourmandise fait même l’objet de recherche technologique pour tenter de la quantifier et de la mesurer ! Ainsi, Neurokiff est un appareil qui détecte le niveau de gourmandise des convives lors de dégustation de plats gastronomiques ou de grands vins. Un capteur d’émotions mesure le plaisir procuré par l’acte de manger grâce aux fréquences du cerveau détectées par un casque neuronal posé sur la tête des mangeurs. Et semblerait capable de capter quatre états émotionnels liés à la gourmandise : l’excitation, la méditation, l’ennui et la frustration.

La gourmandise, un gage de bonheur !

Au-delà de l’apprentissage de l’art délicat mais tellement gratifiant de la modération, il semble bien que la gourmandise soit aussi (et surtout) un gage de bonheur. Une étude canadienne va même jusqu’à conclure que « ceux qui se délectent à la vue, au goût et à l’odeur du contenu de leur assiette disent être plus satisfaits de leur vie que ceux qui mangent par nécessité ». L’épicurisme comme philosophie de bonheur, l’idée n’est évidemment pas nouvelle !

Etre en capacité de savourer avec tous ses sens sa nourriture, se sentir pleinement satisfait de sa dégustation sans avoir l’inconfort d’avoir trop manger mais aussi éprouver de la gratitude après un bon repas, …. sont évidemment des petits plaisirs qui, accumulés, peuvent contribuer à un sentiment de bien-être et de plénitude. C’est d’ailleurs ce que dit Amin Maalouf : « quelle bénédiction du Ciel quand on aime manger ! Qui a dit que la gourmandise était un vice ? C’est un cadeau du ciel ! C’est une bénédiction ! ». Les repas sont alors vus comme « trois fêtes quotidiennes ».

Inutile de dire que je souscris complètement à cette vision joyeuse et décomplexante de la gourmandise ! Quand elle est invitée comme convive incontournable, les repas deviennent à mon sens :

  • 3 occasions de ralentir et de savourer avec délectation et bonheur la nourriture,
  • 3 occasions de se reconnecter à soi et prendre soin de soi, d’être à l’écoute de ses ressentis corporels
  • mais aussi 3 occasions de plaisir et de partage avec les autres.

Alors vive la gourmandise !

 

Interroger sa relation à la cuisine pour mieux se connaître ?

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