goûts inavouables - assumer ses préférences - culpabilité

Ces goûts inavouables !

Réflexions culinaires

Allez, ne faites pas les innocents, vous aussi vous avez des goûts inavouables ? Des tartines beurrées recouvertes de Nutella, du camembert avec le café, des cuillères généreuses de beurre de cacahuètes, de la pâte à tarte mangée crue… ? Nous avons tous des goûts « honteux », le mot est un peu fort, en tout cas pas très glorieux, des aliments qu’on mange en douce. Pas nécessairement en culpabilisant mais sans s’en vanter.

C’est la réflexion qui m’est venue la semaine dernière quand mon chocolatier, qui fait selon moi les meilleurs chocolats de Paris, m’a avoué en toute simplicité (et sans l’ombre de culpabilité) manger un Bounty quand il attend quelqu’un à la gare (alors que je le suspecte de manger du chocolat à longueur de journée). Étrange confidence, non ?!

Alors vous, « c’est quoi vos petits plaisirs en loucedé quand vous vous retrouvez seul, la porte du frigo grande ouverte ? » pour paraphraser Jacky Durand ? Quelles sont ces « gourmandises buissonnières » qui vont vous « réjouir les papilles et lustrer l’humeur » ? Et pourquoi avons-nous parfois tant de mal à les assumer ?

Des aliments bons à manger et surtout bons à penser !

Evidemment, ce n’est pas nouveau et cela a été magistralement résumé par l’anthropologue Claude Levi-Strauss : « il ne suffit pas qu’un aliment soit bon à manger, encore faut-il qu’il soit bon à penser ». Parce que je révèle qui je suis en mangeant, parce que j’indique ainsi « la place que je m’accorde et que j’accorde aux autres » et parce que, somme toute, « manger est un dire » (selon la philosophe Corine Pelluchon), cet acte est profondément identitaire. En témoigne cet article récent qui analyse la dimension sociale de l’alimentation “veggie”. « On consomme veggie comme on porterait une fringue à la mode, pour renvoyer une image de soi qui nous flatte. C’est devenu un étendard qui déculpabilise les gens, en flattant leur ego ». Manger, c’est incorporer les symboles associés aux aliments et c’est éminemment culturel. Cela peut même être une manière d’affirmer son identité, de se démarquer des autres. A tel point que se développe un système à deux vitesses, entre ceux qui mangent bien…. et les autres.

Halte à police du bon goût !

On observe en effet une tentative d’uniformisation du bon goût, une forme d’élitisme qui consiste à penser qu’il y a des saveurs qu’il conviendrait d’aimer et d’autres (diététiquement, gustativement, écologiquement) sans intérêt. Et qu’on est donc prié de snober, ou du moins de déguster en silence. Comme une table de la loi, l’enjeu serait de manger « droit », de privilégier des « bonnes » choses pour la santé. C’est du reste tout l’objet du puritanisme alimentaire (et de son acolyte le food bashing) qui stigmatise certains aliments et porte un jugement moralisateur sur nos façons de manger. Avoir du goût ou pas, l’expression n’est pas neutre et va bien au-delà de la cuisine. C’est la « capacité à discerner ce qui est beau ou laid selon les critères qui caractérisent un groupe, une époque, en matière esthétique » selon le Larousse. Bref une compétence qui s’acquiert… ou pas. Et les nouveaux “bien mangeants” n’hésitent pas à stigmatiser les récalcitrants. En témoigne ce très bon article pointant le snobisme des foodies et du bien manger.

De la difficulté d’assumer certains goûts inavouables

Parfois, on aime des aliments, tout en portant un (auto)-jugement sur le fait de les apprécier.

Soit qu’on estime paradoxal ou juste incongru d’aimer ces aliments alors qu’on apprécie par ailleurs des saveurs raffinées.

C’est le cas par exemple quand on est influencé dans nos goûts par des facteurs externes, comme la réputation ou le critère prix. Apprécier un aliment simple ou qu’on estime de qualité moindre, voire ( horreur !) un aliment industriel, peut s’avérer déroutant pour quelqu’un qui s’évertue par ailleurs à s’approvisionner auprès de producteurs locaux, avec des produits les moins transformés possible. Ce décalage entre les sensations et le mental est difficile à assumer pour certains : c’est comme aimer des choses qu’on ne devrait théoriquement pas aimer.  A l’inverse, ne pas apprécier des mets ou des aliments qui sont portés aux nues par des blogueurs ou des critiques gastronomiques est tout aussi perturbant.

Dans un cas comme dans l’autre, cela revient à sortir de la norme du bon goût et d’avoir un avis différent. Difficile et courageux ! C’est la raison pour laquelle nous mettons inconsciemment en place des stratégies pour rendre nos choix (et nos goûts) acceptables. Comme par exemple l’alibi d’indulgence, qui consiste à justifier la consommation de produits plaisir et leur donnant un prétexte santé afin d’éviter la culpabilité. Craquer pour des chips oui, mais alors des chips aux légumes ! Ou encore manger des hamburgers oui, mais version street food (avec des produits de qualité dont on connaît l’origine) et pas fast food ! Bref, quand la tête s’en mêle, on oublie qu’apprécier un aliment, ce n’est pas une histoire de mental mais bien de sensations !

Soit qu’on les trouve régressifs ou transgressifs…..

Qu’on en ait conscience ou non, on reste marqué par notre histoire et l’on continue d’avoir un faible pour certains aliments parce qu’ils font remonter des souvenirs d’enfance, quand bien même on ne les trouve plus forcément à notre goût. J’ai replongé il y a quelques mois une cuillère dans un pot de beurre de cacahuètes. Je ne peux pas dire que je trouve cette mixture particulièrement savoureuse, et pourtant, la déguster m’a fait faire un bond de 30 ans en arrière et m’a accroché un sourire aux lèvres. C’était bon pas tant au sens gustatif que sur le plan émotionnel.

On peut également aimer certains aliments parce qu’ils nous permettent de transgresser des règles (et notamment toutes ces injonctions, souvent contradictoires, sur ce qu’il faut ou pas manger pour être en bonne santé) et de nous rebeller en quelque sorte. C’est toute l’ambivalence d’ailleurs de ce qu’on nomme la “bad food”, qui exerce une fascination paradoxale sur nous. On la fuit officiellement et par principe, mais on y tombe occasionnellement pour se réconforter, « se lustrer l’humeur », lâcher du lest et/ou partager un moment d’euphorie avec les autres.

Stop à la recherche de la perfection !

Pour reprendre encore les mots de Jacky Durand, « la cuisine autorise tout au long de l’année tous les plaisirs, à condition d’ignorer tous les censeurs, moralistes, prescripteurs qui s’emploient à fliquer, donc à gâcher nos assiettes. ». Et quel meilleur censeur que notre critique intérieur, celui qui s’évertue à mettre du mental sur nos sensations, à décrypter et mettre du sens sur nos préférences !

Alors, pour finir, je vous propose quelques conseils pour être des mangeurs heureux :

  • misons sur le plaisir plutôt que sur la privation et la culpabilité,
  • tentons d’être congruents et d’éradiquer la dissonance cognitive, ce décalage qui peut exister entre nos convictions alimentaires et nos comportements (voir cet excellent article Manger bio la semaine et taper de la coke le weekend), sans nous fustiger quand cela n’est pas possible (vive la souplesse),
  • et acceptons nos imperfections pour faire honneur à nos goûts, tous nos goûts pas seulement ceux qui sont socialement acceptables ou valorisants.

Bon appétit !

 

Crédit photo : www.royalchill.com 

Interroger sa relation à la cuisine pour mieux se connaître ?

Cuisiner, un acte banal ? Peut-être mais aussi une occasion de mieux se connaître !