Nouvelles formes d'alimentation : nourrriture en poudre - mouvement no lunch

C'est décidé, j'arrête de manger !

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C’est vrai, c’est une perte de temps ! Il y a tellement de choses plus prioritaires : avancer sur un dossier (jusqu’au prochain blocage managérial), boucler un appel d’offres (et allumer un cierge), relancer tel client (faire des ronds de jambe), réseauter (grenouiller dans des pince-fesses), préparer son week-end (tout prendre en charge en espérant que cela convienne à tout le monde). Pourquoi gaspiller son temps avec quelque chose d’aussi futile ? Après tout, on nous promettait bien la pilule substitut de repas pour le nouveau millénaire non ? S’arrêter en plein travail, se préparer à manger ou descendre à la cantine (pardon, au restaurant d’entreprise), passer une plombe à choisir et batailler entre ce qu’on devrait et ce qu’on a envie de manger, subir les discussions de ses collègues qui ont du mal à parler d’autre chose que du boulot, attendre les retardataires…. Il ne serait pas un peu temps de passer à autre chose ?

 La tendance des repas en poudre (de Perlimpinpin)

Si vous pensez que oui (inutile de préciser que j’étais ironique sur ce qui précède ?), ne vous inquiétez pas, les repas en poudre arrivent ! Je vous ai déjà parlé de cette tendance farfelue qui nous vient des USA. Soylent y existe depuis 2013 et se targue d’être une boisson pour perdre moins de temps à manger. Pour son fondateur Rob Rhinehart, « la nourriture est un sacré fardeau, une vraie source de tracas » et l’objectif est clair : « le corps n’a pas besoin de la nourriture elle-même, seulement des éléments chimiques qu’elle contient ». Bienvenue à la Silicon Valley, paradis des start-ups et temple du productivisme, qui regarde bien sûr d’un œil bienveillant (je n’ose pas dire avec gourmandise) cette boisson Soylent. Lorsqu’on est en permanence à l’affût d’innovations pour améliorer ses rendements, le food hacking, c’est-à-dire le fait de faire des expériences et d’inventer de nouvelles formes d’alimentation, permet d’obtenir des aliments plus rapides à ingérer tout en faisant le plein de protéines.

 Même en France ?

Que l’alimentation soit réduite à une équation aux USA est déjà inquiétant, mais ce qui l’est encore plus, c’est qu’un ancien juriste français se soit mis en tête en 2016 de reprendre et décliner cette « innovation » en France. Pour la somme de 2,50€, la bouteille Feed (c’est le nom de la start-up qui la commercialise, et comme le fait justement remarquer le journaliste « le nom en dit long, il s’agit moins de se faire plaisir que de se nourrir ») apporte les équivalents nutritionnels d’un repas d’environ 650 calories. Le tout sans OGM, à la différence du concurrent américain, semble-t-il. Ce qui me sidère, c’est que cela marche apparemment. Si l’on en croit son fondateur, qui poursuit son « travail d’évangélisation », le chiffre d’affaires double chaque mois, Feed connait régulièrement des ruptures de stock et la start-up aurait levé 500 000€ de fonds en février dernier. Il y a donc des gens pour croire que cette idée a de l’avenir, que c’est pratique, économique, bref que Feed est réellement « la nourriture intelligente destinée aux individus productifs et aux citadins stressés ». Les bras m’en tombent ! D’autant que l’argument de vente me semble particulièrement cynique et pernicieux : cette boisson, c’est pour ceux qui sont productifs et débordés de boulot, les autres (ceux qui se la coulent douce ? ceux qui habitent à la campagne ? ceux qui n’ont pas un boulot très exaltant ?) n’ont qu’à continuer à manger normalement. Bonjour la fracture sociale ! Au-delà de l’ego, cette vision utilitariste et nutritionnelle de l’alimentation vise aussi à séduire tous ceux qui souhaitent contrôler ce qu’ils mangent (le fameux besoin de « quantified self » qui permet à chacun, via des objets connectés notamment, de mesurer ses données personnelles, de les analyser et de les partager).

 Le mouvement “no lunch”

Autre sujet d’inquiétude dans la droite ligne de ceux qui prennent un substitut de repas : ceux qui sautent le déjeuner pour travailler plus. C’est le mouvement « no-lunch », qui nous vient là encore des USA (65% des Américains pratiqueraient le « desktop lunch », le fait d’avaler quelque chose en vitesse au-dessus de leur ordinateur). C’est, semble-t-il, la nouvelle tendance du salariat : on ne déjeune plus, ou alors mal et vite. Ces « ascètes du midi » (moi j’appelle ça des robots) renoncent tout simplement à manger et acceptent manifestement sans renâcler ces conditions de travail pour le moins contre-nature. Cela en dit long sur la tendance qui a de plus en plus cours dans l’entreprise qui consiste à ne plus compter ses heures, même si cette frénésie est notoirement contre-productive. Là encore, je m’interroge de savoir si cela ne participe pas un peu d’une mode, comme le présentéisme ? Etre toujours présent, faire preuve de réactivité dans ses mails, faire des heures supplémentaires et maintenant s’abstenir de manger seraient des signes d’abnégation, de forte implication dans son travail, de personnalités consciencieuses et professionnelles. C’est ce qu’on pourrait penser si l’on s’en tient au point de vue du trader dans le film Wall Street (qui date de 1987) : « Le déjeuner, c’est pour les mauviettes ». A tel point que ceux qui veulent faire différemment (c’est-à-dire se sustenter !) en arrivent à se cacher pour manger, tel ce salarié qui « même dans les rushs, va manger son sandwich dans sa voiture, pour fuir cet univers carcéral » !

On ne serait pas un peu tombé sur la tête ? 

Plus que les innovations food, vous l’avez compris, ce qui me hérisse le poil, c’est la communication orchestrée autour ! Les substituts de repas et le fait de sauter le repas pour gagner du temps sont présentés comme des progrès, quelque chose de futuriste qui va révolutionner nos pratiques et nos habitudes. Mais dans quel monde vit-on ? Et surtout jusqu’où est-on prêt à aller, à quel point est-on capable non seulement de s’oublier mais aussi de s’en vanter ? A-t-on à ce point perdu le contact avec nos priorités et nos essentiels pour accepter ça ? Qu’on zappe de temps en temps un repas faute de temps (j’ai un peu de mal à l’envisager à titre personnel mais passons !) pourquoi pas, mais qu’on envisage d’acheter des boissons en poudre ou d’entrer (avec fierté) dans le mouvement no-lunch, j’avoue qu’il y a quelque chose qui m’échappe. C’est bien la preuve (s’il en était besoin) que notre société valorise l’urgence, l’accélération et la surenchère, sans doute parce que cela permet de se sentir utile voire indispensable et d’avoir l’impression d’exister ? Nous ne prenons plus le temps de satisfaire nos besoins fondamentaux : se nourrir (qui répond à des nécessités biologiques mais aussi sociales et psychologiques) et se (re)poser. Le constat est glaçant : déconnexion de soi et de ses besoins et aussi suicide social puisqu’on se coupe littéralement des autres. Rien que ça !

 Evidemment, on peut décider de manger moins, de manger mieux, de manger différemment pour répondre à telle ou telle envie ponctuel. Mais il me semble important d’arrêter d’aller contre nos besoins. Manger et se reposer sont et resteront des actes fondamentaux. Tout comme pour la respiration, tout comme pour le cycle diurne qu’aucun de nous ne viendrait à contester, tout est une histoire de balancier entre des moments de travail intense et des moments de pause régénératrice. Alors plutôt que d’arrêter de manger, si on s’arrêtait pour manger ?

Interroger sa relation à la cuisine pour mieux se connaître ?

Cuisiner, un acte banal ? Peut-être mais aussi une occasion de mieux se connaître !