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Ce que j’ai appris en observant des personnes âgées cuisiner

En direct des ateliers

Si vous suivez l’actualité de Papilles Créatives sur les réseaux sociaux, il ne vous aura pas échappé que j’anime désormais des ateliers dans une maison de retraite. Et devinez quoi, j’adore ça ! Comme avec les patients toxico en juin dernier, je prends un réel plaisir à animer ces ateliers qui sont pourtant bien différents (dans le déroulement comme dans les objectifs) des ateliers « classiques ».

Qu’est-ce que j’aime tant avec les personnes âgées ?

  • Ce public a la particularité de ne pas avoir de filtre. Grâce à leurs grimaces expressives et spontanées, on voit tout de suite si ces personnes aiment ou pas. La réaction est instantanée, franche et directe. Il n’y a pas de masque social, comme avec les enfants.
  • Fort heureusement, les résidents de cette maison de retraite peuvent afficher (parfois bruyamment) leur scepticisme et finir par adhérer à la proposition que je leur fais ! La raison est simple : elles se connectent très vite avec leur créativité et se prennent au jeu. Elles sont capables en peu de temps d’abandonner une mine sceptique ou renfrognée pour se jeter à l’eau et exprimer leur âme d’enfant en jouant avec quelques ingrédients.
  • Autre fait notable, elles ont énormément besoin d’être encouragées : il n’est pas rare de voir un visage qui s’illumine quand on leur dit que leur plat est beau ou original. Et elles viennent « chercher » cette reconnaissance en toute simplicité quand elle n’arrive pas suffisamment vite à leur goût. Un peu comme si elles assumaient pleinement (c’est-à-dire sans chercher à le masquer) leur besoin de réassurance finalement.
  • J’ai noté également beaucoup d’entraide et de solidarité entre eux, notamment pour ceux qui en sont physiquement ou psychiquement capables (proposer un ingrédient ou suggérer un titre pour le plat du voisin, répéter la consigne à voix haute pour celles et ceux qui sont durs d’oreilles….) et une facilité à congratuler l’autre. Ainsi qu’un grand respect (malgré quelques piques de temps en temps !) : ces personnes se vouvoient et s’appellent par leurs noms de familles, signe d’une autre époque sans doute ?
  • Evidemment, ce ne sont là que des grandes lignes et chacun a bien son tempérament : les impatients, les perfectionnistes, les « râleurs » pour qui ce n’est jamais assez bien, ceux qui doutent ou ont besoin d’une attention non-stop…. Et la gourmandise est variable d’une personne à l’autre (sachant qu’on ne déguste pas, à ma grande déception, en fin d’atelier pour tenir compte des horaires de dîner dans la maison de retraite) : certains passent l’atelier à grignoter et revendiquent leur côté bon vivant, d’autres ont une vision picturale de la cuisine et se contentent d’assembler des couleurs et des formes.

Une créativité riche et ludique !

Au-delà de ces caractéristiques et de la convivialité qui se dégage de ces ateliers, je note une fois de plus à quel point la créativité est protéiforme.

  • Certaines personnes sont dans la construction et l’élaboration mentale et veulent raconter une histoire avec leur plat. D’autres sont perfectionnistes et ont le sens du détail et créent leur plat comme une composition picturale avec un sens aigu de l’esthétisme. D’autres encore se lancent sans complexe et sans savoir où aller ou prennent un plaisir manifeste à jouer avec des ingrédients (je pense notamment à cette doyenne, presque sourde et isolée dans sa bulle, qui devient inarrêtable et dont les gestes se font précis et rapides quand il s’agit de découper, assembler des ingrédients entre eux !).
  • La créativité n’est pas un challenge ou un but à atteindre, elle est avant tout ludique et elle s’adapte aux contraintes de mobilité et d’autonomie de chacun. Il est fréquent que le système D s’invite à table : des cure-dents pour faire tenir les bras d’un personnage, une écorce de citron en guise de ceinture, des épices pour changer d’ambiance de couleurs (alors que lesdites épices sont bizarrement peu utilisées sinon, là encore sans doute le signe d’une époque et de traditions culinaires ?).

En quoi ces ateliers sont différents des ateliers “classiques” ?

Evidemment, ces ateliers sont très différents de ceux que j’organise habituellement pour le grand public.

  • Ils m’invitent à faire preuve d’encore plus humilité, tant il y a de choses auxquelles je n’avais pas pensé : les cartes visuelles que j’utilise traditionnellement se révèlent beaucoup trop petites et difficiles à déchiffrer pour des personnes âgées ; les consignes et propositions créatives nécessitent d’être répétées en forçant ma voix pour être entendue de tous ; certains mots ne sont pas familiers pour ce type de public et le vocabulaire est donc aussi à adapter (c’est un fait, « vedette » parle plus que « star » auprès d’un public de personnes âgées !) ; il me faut faire des compromis sur les ingrédients et les fruits et légumes de saison (j’adorerais par exemple faire utiliser les courges mais elles nécessitent trop de poigne pour être coupées)…
  • Ces ateliers me demandent plus d’implication en termes d’accompagnement : faire des suggestions pour amorcer la créativité quand les résidents calent complètement, proposer des idées pour contourner une difficulté (vive le système D !), aider dans les manipulations de produits, encourager certains d’entre eux. Ce rôle plus actif, moins dans l’observation, me demande de prendre des libertés par rapport à ma posture d’art-thérapeute. Comme avec les patients toxico, il me faut également renoncer, pour certains d’entre eux, à faire des feed-backs poussés tant certains ont des difficultés avec la verbalisation. Renoncer donc à faire comme j’ai appris (exit le syndrome de la bonne élève !) pour composer avec ce qui est là, faire avec mes propres résistances, notamment celle qui rechigne à animer des ateliers seulement occupationnels et aspire à ce que les participants puissent en retirer quelque chose sur eux ou partager leurs œuvres avec leur famille (via des expositions photos de leurs plats ou via l’organisation d’une séquence dégustation pour l’ensemble des résidents…). Péché d’humilité donc, j’ai encore des choses à apprendre, en particulier lâcher prise et accepter que le plaisir soit la clé de voûte… et que le reste vienne comme la cerise sur le gâteau !

Pour toutes ces raisons, ces ateliers en maison de retraite sont à la fois gratifiants, conviviaux et remplis d’humour mais aussi émouvants. Tout au long de la séance d’une heure et demie s’égrènent en effet des moments touchants et authentiques :

  • pendant la séquence météo où des résidents évoquent leur nostalgie, leurs espoirs, leur soleil voilé ou leur ciel carrément chargé…. le tout n’étant pas seulement lié à leur état de santé….
  • dans ce qui se dit et se partage : des enfants dont les visites sont trop rares, des souvenirs qui affleurent, les difficultés d’être en vase clos, la monotonie des journées….
  • des gestes moins précis ou moins vigoureux, une certaine absence (être là sans y être tout à fait) et cette fragilité propre à la vieillesse finalement, qui me renvoie inévitablement à mes propres grands-parents (et notamment à ma grand-mère que je ne suis pas allée voir en maison de retraite…) et à comment on appréhendera chacun cette phase de vie si particulière….

 

Bref, des ateliers très enrichissants, dont j’aurais du mal à me passer tant ils me font avancer et tant les rencontres avec les personnes âgées sont belles et inspirantes. Comme quoi, les contours d’un projet de création d’entreprise  ne sont pas figés…. et évoluent en fonction des expériences de vie !

Makinadjian

Très touchant et une introspection en toute authenticité (comme d habitude) de ta posture d art thérapeute avec ce public particulier…tu leur apportes bcp à ces personnes d un certain âge et ce n est pas qu un simple moment (re) créatif !

    Emmanuelle de Cuisine Thérapie

    Merci Nath 🙂 Sacrée découverte en tout cas, je ne m’attendais pas à apprécier autant de travailler avec des personnes âgées !

Hervé

Une nouvelle approche qui ne peut faire que du bien aux personnes âgées, bravo encore ! Et qui amène quelques belles réflexions

    Emmanuelle de Cuisine Thérapie

    Merci Hervé, très touchée de ce retour. Ce sont en tout cas des moments très agréables et riches d’enseignements, oui ! A bientôt 🙂

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