choix du menu - prise de risque - surprise et confiance

Le vertige délicieux du choix

Emotions gourmandes

Il y a quelques jours, je vous parlais de cette innovation Food Tech qui me semblait prometteuse, à défaut d’être révolutionnaire : une application pour choisir ses plats au restaurant sur la base d’images animées en 3D. Ma première réaction a été de me dire que cet outil était top, qu’il allait faciliter le choix et régler tous les atermoiements devant le menu (ça vous arrive aussi de vous sentir perdu(e) ou hésitant(e) devant un menu et d’avoir du mal à déterminer ce que vous avez envie de manger, rassurez-moi !). Voire qu’il offrait la garantie de ne jamais être déçu au restaurant puisque le plat choisi visuellement allait forcément nous plaire (du moins si l’on part du principe que le restaurateur ne fait pas de publicité mensongère et que la photo reflète fidèlement ce que l’on va avoir dans son assiette !).
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Choix et prise de risques

Passer commande d’un plat au restaurant comporte en effet un certain nombre de risques : à quoi ledit plat va ressembler (les intitulés sont parfois tellement créatifs que c’est difficile de s’imaginer le résultat final), est-ce que ça va me plaire, est-ce que je ne vais pas regretter mon choix et préférer (et loucher sur) le plat de mon voisin ? Déception, frustration, jalousie, envie, regret… tous les sentiments les plus vils peuvent se greffer au repas et entacher le plaisir de la dégustation !
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A tel point que certaines personnes préfèrent jouer la sécurité en calquant toujours leurs choix sur ceux des autres ou en prenant toujours la même chose au restaurant (voire en changeant rarement d’établissement). Quand d’autres au contraire préfèrent aller vers la nouveauté et l’inconnu ou se font un principe de toujours commander quelque chose qu’ils ne pourraient pas cuisiner eux-mêmes ou qu’ils n’ont pas l’habitude de manger. Sans compter ceux (et très souvent celles) qui choisissent uniquement avec leur tête (ce qui leur semble « sain » de manger, et seront encore plus encouragés à le faire si d’aventure cette tablette poussait l’innovation ou le vice à afficher les calories des plats !) et souffrent sans doute du syndrome de l’orthorexie ou encore ceux qui choisissent en fonction de leur porte-monnaie. Bref, un grand nombre de postures existent dans notre façon d’appréhender la prise de risque (toute relative pourtant) que constitue le fait de commander un plat au restaurant.
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Différentes sont également les réactions quant aux déceptions éventuelles par rapport aux plats. Certains gèrent cela avec humour et distanciation, se convaincant que ce n’est pas si grave quand d’autres se blâment (voire blâment les autres !) pour leur mauvais choix, leurs difficultés à s’écouter et à suivre leurs envies, leur manque de jugeote ou leur malchance légendaire. Voire se gâchent complètement le repas, faute de réussir à surmonter leur déception et tous ses sentiments ambivalents. A ceux-là, je recommande la théorie (inconnue au bataillon et néanmoins très utile) des « low expectations » (pour reprendre l’idée d’une de mes amies) et qui dit en substance que lorsqu’on ne s’attend pas à grand-chose, on diminue le sentiment de déception et l’on ne peut qu’être agréablement surpris ! Testé pour vous pas plus tard que le week-end dernier dans un pub où je me suis attablée sans réelle conviction, ça marche !
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Les inconvénients de ne s’en remettre qu’aux photos

Mais revenons-en au moment fatidique du choix au restaurant, à ce léger vertige à l’instant d’opter pour tel plat plutôt que tel autre et qui nécessite de mettre en œuvre nos capacités à imaginer ce que sera l’assiette. Souvent, ce sont des échanges avec le serveur qui nous aident à nous projeter, et certains serveurs ont du reste plus que d’autres la capacité de nous donner envie, voire de nous faire saliver et rêver. Et pourtant, au-delà de la nourriture proprement dite, cet échange avec celui qui est l’ambassadeur du chef, cette connivence et cette confiance qui s’installent participent de la magie du repas. Comme avec un libraire qui cerne nos goûts de lecture et sait nous conseiller de façon pertinente, le serveur est là pour accompagner dans l’expérience au restaurant, nous aiguiller dans les différents mets et nous aider à faire le meilleur choix. Utiliser une tablette pour passer sa commande, c’est donc se priver d’un échange plaisant et très souvent efficace. C’est se dispenser d’entrer dans l’imaginaire du chef, fut-ce par l’intermédiaire du serveur, et d’exercer nos capacités de projection. C’est se défaire à la fois du plaisir d’anticiper et de rêver un plat et du plaisir de la surprise quand celui-ci arrive enfin sur la table. Et ce n’est que le premier inconvénient de cette application en 3D.
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Le 2ème, et non des moindres, c’est que passer commande de cette façon pourrait nous faire oublier une évidence : ce n’est pas parce que c’est beau que c’est forcément bon ! C’est sans doute une lapalissade mais choisir un plat de la sorte revient à survaloriser un sens (la vue) qui est déjà omniprésent dans notre quotidien. En témoigne la débauche de photos Food sur les réseaux sociaux (Instagram en tête), avec une mise en scène léchée qui pourrait nous faire oublier qu’entre le dressage et l’éclairage parfaits de la prise de vue et l’assiette qu’on va nous servir, il peut y avoir quelques légers décalages. Au risque de nous rendre exigeants voire intransigeants si l’on s’imagine avoir à faire à une photo contractuelle. Choisir uniquement sur la base du visuel, c’est aussi oublier que la cuisine est une expérience sensorielle globale et que nos 5 sens vont largement contribuer à l’appréciation de notre repas !
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Enfin, cette application pour choisir visuellement les plats va, selon moi, à l’encontre de qualités humaines et relationnelles essentielles que sont :
– le fait d’accepter de se laisser surprendre et la capacité à accueillir ce qui est, fut-ce différent de ce à quoi on s’attendait
– la propension à faire confiance et à accepter de se laisser nourrir par l’autre, ce qui est du reste le b.a.-ba de la relation nourricière, le garant de la création d’une intimité entre les mangeurs
– la capacité à lâcher avec notre besoin de contrôler, de savoir précisément à l’avance ce qui va advenir.
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A la réflexion, je ne suis donc pas sûre que cette application soit une bonne idée, ni même d’ailleurs qu’elle accélère tant que ça la décision (scruter les photos plutôt que lire et relire les intitulés des plats n’est pas forcément plus rapide !). Et surtout, elle nous empêche d’expérimenter cette attente délicieuse et si légèrement stressante où l’on a fait un choix, où les dés sont joués en quelque sorte et où l’on ne sait pas encore ce que ça va donner. Moment vertigineux et comme suspendu qu’il est tellement agréable de vivre !
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La photo, c’est le symbole de choix cornéliens (et pourtant anodins) qu’on est parfois obligé de faire avant de goûter des tomates du jardin…. laquelle aura ma préférence ?

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