Cuisine thérapie - Stéréotypes alimentaires - Idées toutes faites

Stop aux stéréotypes alimentaires !

Réflexions culinaires

« Oh lui (elle), toujours en train de chipoter sur la nourriture, il (elle) est super difficile et n’aime rien, ça ne doit pas être drôle tous les jours ! »

Avez-vous déjà noté à quel point ceux qui ont peu d’appétit et ceux qui ne savent pas goûter les plaisirs de la table nous semblent tristes et ternes ? Nous avons tendance à les juger piètres convives et à leur prêter des traits de caractère peu reluisants. Un peu comme des ascètes,  ces mangeurs réticents ou abstinents nous paraissent austères. Pas étonnant tant l’appétit et les plaisirs de la table parlent de nourriture bien sûr, mais aussi de la vie tout court. D’ailleurs ne dit-on pas d’une personne déprimée qu’elle a « perdu le goût à la vie » ?

Inversement, l’amour porté aux plaisirs de la table contribue à forger une image de bon vivant…  et a un impact sur la cote de popularité du mangeur. Les hommes politiques ne s’y sont pas trompés et un article récent permet de pointer du doigt les liens entre ce que mangent les chefs d’État et le capital sympathie dont ils bénéficient. Et ce qui est vrai pour les présidents l’est aussi pour le commun des mortels. Un « bon vivant » n’est en effet ni plus ni moins dans l’imaginaire collectif qu’une personne qui aime la vie, et notamment les plaisirs de la table, et qui sait en profiter. Quelqu’un qui érige l’hédonisme et la convivialité au rang des valeurs importantes et bénéficie de fait d’une présomption de jovialité et de simplicité. Difficile de ne pas vouloir être associé à cette image gratifiante, rassembleuse et fédératrice, non ?

Notre tendance naturelle à faire des raccourcis !

Que l’on s’en défende ou non, on se fait en effet une idée des gens en les voyant manger, et notamment en observant leurs manières de table et leurs façons d’aborder la nourriture :

  • Faire le difficile sur la nourriture nous semble souvent être le symptôme de quelqu’un qui n’apprécie pas (voire ne sait pas se réjouir ?) de ce qu’il a dans son assiette. Il nous arrive même d’en conclure que cette personne est dans le contrôle, voire dans l’incapacité à lâcher prise et à prendre du bon temps. Peut-être aussi est-ce quelqu’un de timoré, qui mange du bout des lèvres et a perdu toute spontanéité et tout élan naturel ?
  • A l’inverse, se gaver de nourriture est souvent associé à l’image d’une personne qui fait tout dans l’urgence, ne sait pas prendre le temps d’apprécier les bonnes choses et a peut-être besoin de se remplir pour faire diversion.
  • Quelqu’un de routinier et peu inventif dans sa façon de manger nous semblera manquer de curiosité… A moins que son aversion à sortir des sentiers battus ne nous renvoie carrément à une personne frileuse voire timorée et sans personnalité ?
  • Un individu qui se sert toujours en 1er et n’attend pas pour démarrer son plat sera souvent perçu comme étant égoïste, auto-centré, voire inapte à vivre en société.
  • De la même façon, on se questionnera sur celui qui n’aime pas l’alcool, en se demandant si un repas peut être festif avec lui.
  • Et on aura tôt fait de conclure que ne pas aimer manger est d’une tristesse absolue voire le signe d’une personne qui n’aime tout simplement pas la vie !

Que celui ou celle qui ne s’est jamais dit « il (elle) mange comme ceci, donc il (elle) est comme cela » nous jette la 1ère pierre ! Ces clichés sont en effet monnaie courante quand on parle de notre relation à la nourriture, tant les façons de manger renvoient à des traits de notre personnalité mais aussi à notre façon d’appréhender la vie, notre rapport aux autres…. On en déduit beaucoup de choses sur la curiosité, l’ouverture d’esprit, la spontanéité, la capacité à se connecter à l’instant présent, l’importance accordée à la convivialité, le rapport à l’autre d’une personne…. en l’observant manger.

Certains vont même jusqu’à établir des relations très sérieuses :

  • entre le fait d’aimer les aliments amers et le profil psychologique du mangeur comme cette étude qui révèle qu’une préférence pour les aliments ou les boissons amers (c’est-à-dire les endives, mais aussi le café ou le chocolat noir !) pourrait être synonyme d’une nature narcissique, perverse, machiavélique et même psychopathe ;
  • sur ce que la façon de manger notre pizza dit de nous, avec l’éclairage (la caution ?) d’une experte en langage du corps : en gros, selon que vous mangez votre pizza avec les doigts ou avec des couverts, la pliez en deux ou commencez par la croûte, vous appartenez à un profil perfectionniste, suiveur, multi-tâches ou influenceur…. Rien que ça !

Evidemment, de tels raccourcis prêtent à sourire (quand ils ne hérissent pas tout bonnement le poil !). Difficile d’accorder du crédit à des jugements à l’emporte-pièce. Mais qu’en est-il de ces idées en apparence banales et inoffensives que l’on se fait sur l’autre en l’observant manger ? D’où viennent ces idées toutes faites, et pour quelles raisons mettons-nous en œuvre ces raccourcis ?

Mettre les gens dans des cases nous rassure

Les catégorisations sont des représentations mentales que nous élaborons dès le plus jeune âge et sur tous les sujets pour regrouper les choses autour de critères communs. Ce processus mental permet de réduire la complexité et de mieux connaître ce qui nous entoure. Quelques qualificatifs sur le mangeur, posés comme un diagnostic après une observation souvent rapide, et nous voilà rassurés sur qui on a affaire (un bon vivant, quelqu’un qui mange avec sa tête, quelqu’un de « speed »…). Ces représentations nous maintiennent dans une zone de confort où nous avons l’impression (et l’illusion bien sûr)  de maîtriser ce qui nous entoure, de comprendre l’autre. Evidemment, si la généralisation permet de brosser rapidement un portrait-robot de l’autre, elle est souvent simplificatrice à l’extrême et éloignée de la réalité : cette image figée enferme l’autre dans un comportement observé à un moment donné (sans chercher à resituer avec des éléments de contexte) et entrave l’accès à toutes les complexités de son tempérament. « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es » disait Brillat-Savarin : il y a évidemment  du vrai dans cet aphorisme, mais aussi de la sentence et quelque chose de l’ordre du jugement qui enferme.

Les catégorisations nous permettent de nous regrouper par affinités

Parce que partager la nourriture touche à notre identité et à nos valeurs, nous avons souvent tendance à sélectionner inconsciemment les gens avec qui on mange sur le principe du même. Cela n’a évidemment rien à voir avec le seul fait que c’est plus simple de manger pareil ! Nous sommes attirés par ceux qui nous valident dans nos propres goûts, comme s’ils nous reconnaissaient ainsi dans ce que nous sommes. Preuve s’il en était besoin de l’importance du regard de l’autre sur nous. Il y a même, à l’extrême, des sites de rencontres qui permettent d’entrer en relation sur la base des préférences et des régimes alimentaires (Steamsurfing ou Glut’aime pour ne citer qu’eux) ! Le fantasme de communion, voire de fusion, avec l’autre est ici à son comble et vient nourrir la projection selon laquelle quelqu’un qui goûte aux plaisirs de la table comme nous est notre âme sœur ou en tout cas compatible avec nous !

Et donc d’éviter la différence

Mettre les gens dans des cases nous permet au final de rester « entre nous » et de fuir ce qui est différent. La différence vient en effet interroger et souvent heurter nos modèles du monde, nos certitudes et nos croyances. Elle génère une incompréhension telle que l’on se demande parfois comment certaines personnes peuvent être aussi éloignées (bizarres, incongrues) dans leurs comportements, comparativement à nous. A fortiori quand l’écrasante majorité fonctionne comme nous et nous procure une dangereuse légitimité. A ce sujet, cet article paru il y a quelques mois me semble édifiant de justesse mais aussi inquiétant (même s’il reste humoristique bien sûr) : son auteure, une journaliste de l’Express, avoue devoir régulièrement justifier pourquoi elle n’aime pas le chocolat ! Suspectée de vouloir « se distinguer ou d’avoir la manie de s’opposer » en reniant le consensus planétaire qui existe autour de cet aliment, elle est souvent prise en pitié pour son « triste sort », voire soupçonnée de ne pas savoir prendre du plaisir dans la vie, et par extension d’être une « peine-à-jouir » ! CQFD. Le fait de ne pas aimer le chocolat semble manifestement tellement aberrant et inexplicable pour certains que les conclusions qu’ils en tirent sont sentencieuses et… complètement stupides.

Stop aux clichés !

Bref, il est urgent de se rappeler l’importance de dire STOP aux stéréotypes, aux jugements à l’emporte-pièce et à nos tentatives d’enfermer et de contrôler l’autre ! Tous les comportements en cuisine ou face à la nourriture ne sont pas réductibles à des qualificatifs qui résumeraient comment est l’autre. Et le propre de la cuisine thérapie, c’est justement d’inviter à observer :

  • à quel point un comportement est familier et dans quelle mesure il est récurrent et intense,
  • l’impossibilité que l’on peut éventuellement éprouver à faire autrement ou différemment,
  • si ce comportement est problématique, fait souffrir et/ou empêche de fonctionner sereinement,
  • s’il fait écho et peut être transposé à d’autres univers que la cuisine.

Sachant que cette introspection appartient à chacun et que nul ne devrait nous diagnostiquer comme ceci ou comme cela en fonction de ce qu’on mange !

 

L’illustration, c’est le stéréotype du Français dans beaucoup de pays : le vin, le béret, la baguette et les escargots. Un peu réducteur, non ? (crédit photo : http://lewebpedagogique.com/)

Interroger sa relation à la cuisine pour mieux se connaître ?

Cuisiner, un acte banal ? Peut-être mais aussi une occasion de mieux se connaître !