je mange donc je suis - préférences alimentaires - personnalité

Des goûts et des personnalités ?

Réflexions culinaires

Vous le savez, je suis convaincue que nos habitudes alimentaires et nos façons de manger, si l’on prend le temps de les interroger, peuvent en dire long sur certains traits de notre tempérament et nos modes de fonctionnement aux autres. S’auto-observer avec attention et surtout avec bienveillance, aide ainsi à décoder et/ou mieux comprendre des facettes parfois inexplorées de nous-mêmes, et c’est d’ailleurs tout l’objet de la cuisine thérapie. Pour autant, je suis sceptique par les corrélations qui sont censées exister entre nos goûts alimentaires et notre personnalité. De nombreuses études se penchent en effet ces deux dernières années sur les prétendus liens entre le fait d’aimer tel ou tel goût et le profil psychologique du mangeur.

Pour faire court,

  • ceux qui aiment les sensations fortes, prendre des risques ou aspirent à être au centre de l’attention seraient attirés par une nourriture épicée ;
  • les becs sucrés et autres amateurs d’aliments doux seraient des personnes ayant des fonctionnements pro-sociaux, à savoir des gens amicaux, serviables, attentifs aux autres et bienveillants ;
  • quand aimer des aliments amers pourrait être synonyme d’une nature narcissique, machiavélique et même psychopathe. Attention donc aux amateurs de café, d’endives ou de chocolat noir !

Evidemment, présenté comme cela,  le raisonnement semble simpliste ! C’est pourtant peu ou prou les résultats avancés par les chercheurs en neurologie et psychologie à l’initiative de ces études qui partent du principe que :

  • tous nos comportements reflètent d’une certaine façon notre personnalité (ce en quoi il est difficile de ne pas être d’accord) ;
  • or nos goûts et préférences alimentaires se sont développés en même temps que la personnalité (c’est-à-dire sur la période allant de 0 à 7 ans),
  • et les lieux responsables de notre personnalité et les systèmes olfactifs et gustatifs sont anatomiquement proches dans le cerveau.

Je ne suis pas spécialiste mais j’avoue que corréler les goûts et la personnalité d’un individu sur la base de ces critères me pose un souci. Parce qu’à mon humble avis, la réalité est beaucoup plus complexe !

Déjà parce que la nourriture est aussi sociale (et pas seulement identitaire)

Les différences de goûts d’un individu à l’autre ne sont pas uniquement à chercher du côté des récepteurs gustatifs (donc sur un plan génétique), elles sont étroitement liées à des facteurs sociaux et culturels.

Nos goûts expriment notre appartenance à des groupes et sont largement influencés par nos origines et notre culture, parfois à notre insu d’ailleurs. Il suffit d’observer les pratiques alimentaires à l’adolescence pour constater que manger, c’est aussi exprimer son style ou celui du groupe de pairs qu’on s’est choisi. Et cela perdure évidemment à l’âge adulte ! Nos goûts alimentaires en disent long sur qui nous sommes et sur les groupes auxquels nous appartenons. Le goût est même d’abord une preuve de connaissance : on parle du bon goût et de « se faire le palais » comme d’un apprentissage, voire même d’un badge d’appartenance aux classes supérieures ! Pour vous en convaincre, je vous recommande la lecture de cet article qui constate qu’aimer bien manger et acheter des produits de qualité est devenu un nouveau marqueur social, une distinction presque.

Bien sûr, il existe aussi certains goûts universels ou presque ! En France, tout le monde aime le chocolat à tel point que ceux qui n’en sont pas friands sont regardés comme des extra-terrestres, voire « comme des peine-à-jouir » ! Nous avons en effet tous un penchant inné pour le sucré, ce qui fait de cette saveur l’une de nos principales sources de plaisir et de réconfort tout au long de la vie. Mais le goût reste avant tout le fruit d’apprentissages et fait donc partie de l’acquis. C’est une construction qui se met en place suite à des expériences précoces et répétées. C’est en testant divers goûts dès le plus jeune âge que les préférences se développent et évoluent, s’affinent, se précisent….Et j’ai du mal à croire que la personnalité a quelque chose à voir là-dedans.

Les différences de perception gustatives entre deux personnes sont importantes. Elles sont fonction des sensations sur la langue, des arômes perçus dans la cavité nasale et dépendent aussi du cerveau, qui va analyser ce que la langue et le nez ont perçu et le relier à ce qu’il connaît. Laquelle corrélation est éminemment liée au vécu et donc au groupe d’appartenance du mangeur.

Nos goûts sont aussi dictés par des critères de choix complexes et souvent inconscients

Déjà, il est difficile d’isoler le goût intrinsèque d’un aliment : c’est plus une impression polysensorielle, dans la mesure où le goût est étroitement lié aux caractéristiques perçues par les autres sens. La saveur, la texture, l’aspect, l’odeur mais aussi le contexte de dégustation… sont autant de paramètres qui participent à l’appréciation d’un aliment.

Une multitude de facteurs externes jouent sur le goût, parmi lesquels :

  • des critères inconscients : la vue influence le goût, notamment par le mécanisme des inférences alimentaires, à savoir que l’apparence d’un produit va inférer sur son goût présumé. Pour gagner du temps, c’est comme si notre cerveau faisait des associations d’idées. C’est en partant de ce constat que la neuro-gastronomie se développe et essaie d’introduire des éléments auditifs, visuels, olfactifs, tactiles pour influencer la perception des saveurs. Sans compter que la réalité virtuelle est aussi appelée à manipuler notre goût, en nous faisant ressentir par exemple la saveur et la texture d’aliments inexistants, via un casque.

Enfin, l’émotion joue un rôle dans notre appétence pour tel ou tel aliment

Manger ne sert pas uniquement à se nourrir (donc répondre à des besoins énergétiques et nutritionnels) mais aussi à répondre à des besoins émotionnels. L’alimentation contribue aussi à notre équilibre psychologique et savourer des aliments réconfortants (lesquels aliments nous sont spécifiques et peuvent changer d’un jour sur l’autre en fonction de nos goûts) est salutaire. Le goût est un stimulus spécial puisqu’il est relié directement à une partie émotive du cerveau, l’amygdale.

On parle alors d’envies de manger émotionnelles, et elles n’ont rien à voir avec notre personnalité à mon humble avis ! On peut avoir alors envie de chocolat amer ou de biscuits moelleux et sucrés sans être respectivement pervers ou ultra-serviable. Des liens existent entre la nourriture que nous choisissons et l’état émotionnel et affectif dans lequel nous nous trouvons. Nous avons tous en mémoire un souvenir agréable autour d’un plat, qui nous incite à rééditer cette expérience et à tenter d’en reproduire les moindres détails.

 

Bref, vous l’aurez compris, déduire la personnalité d’un individu en se basant uniquement sur ses goûts et ses préférences alimentaires me semble incongru voire dangereux. Si cela m’agace tant, c’est parce que j’ai toujours été allergique aux cartographies qui enferment dans des profils types, à cette tentation de savoir pour l’autre. Alors, faut-il souscrire intégralement au célèbre aphorisme Brillat-Savarin “Je mange donc je suis” ? OUI s’il s’agit de pistes ou de suggestions, si cela permet de s’interroger et d’explorer des facettes de sa personnalité (ce que j’essaie de faire du reste avec mon livre sur la Cuisine-thérapie). Mais NON si ce sont des catégorisations qui étiquettent et annihilent l’envie de trouver ses propres réponses bien sûr !

 

L’illustration, très second degré, est issue de Docteur Bonne Bouffe, un blog santé, diététique et nutrition que je viens de découvrir, qui propose un ton décalé et humoristique ! 

Interroger sa relation à la cuisine pour mieux se connaître ?

Cuisiner, un acte banal ? Peut-être mais aussi une occasion de mieux se connaître !